Friday, 4 September 2015

Perdre un enfant. Une sociologie du deuil à travers les trajectoires individuelles et familiales.

El Rhazi Jihan de Ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes - www.sante.gouv.fr.

Catégorie : Dossier D'étude - Projet de thèse en Sociologie Sous la direction de Emmanuelle Santelli.

Auteur : Lucie Jégat

Support : Dossier D'étude n° 175

Editeur : Allocation Familiales – Caisse Nationale

Date : 2015

Résumé :

Cette thèse se propose d'étudier les trajectoires individuelles et familiales après le deuil d'un enfant adolescent. Notre objet est d'analyser les recompositions de ces trajectoires, les ruptures ou les bifurcations biographiques que ce deuil particulier peut entraîner. Pour cela, nous nous plaçons dans le champ en plein renouveau de la sociologie de la mort et notamment en sociologie du deuil, que nous croisons avec une analyse en termes de trajectoires biographiques. Lorsque nous nous intéressons à la constitution du champ de la sociologie de la mort, nous remarquons, comme le note Gaëlle Clavandier, que « tout particulièrement en France, la thèse du déni de la mort a été si présente que toute étude qui traite de la mort doit s'y référer, en continuité ou en opposition ». Dans notre travail nous interrogeons les mutations sociales qui ont permis à cette thèse d'apparaître ainsi que sur leur validité empirique contemporaine. Cependant, si la sociologie de la mort émerge ainsi, et ce notamment en France, la question du deuil n'est quant à elle jamais au centre de l'attention. En ce sens, le contexte du déni social de la mort empêche de penser cette question comme pertinente sociologiquement parlant. En outre, on peut penser que l'idée d'universalité de la mort, liée à celle du déni, a empêché de penser la question des conséquences des différences sociales, les faisant disparaître de l'analyse. Il s'agit de les réintroduire en analysant les différences de dotations en capitaux (économiques, sociaux, symboliques) des individus endeuillés, mais également en accordant une importance toute particulière aux appartenances religieuses et aux appartenances de genre. L'héritage anthropologique sur ces questions, et notamment l'analyse en termes de « rites de passage, nous incite à tenir compte de la dimension temporelle du deuil. Cette importance de la temporalité permet de remettre au centre l'analyse des liens sociaux, et notamment familiaux. Une des enjeux de cette étude est celle des trajectoires biographiques. En effet, on ne peut s'interroger sur les trajectoires des individus et des familles après un deuil sans s'intéresser aux potentielles ruptures ou bifurcations que connaissent ces trajectoires. Ces dernières n'apparaissent jamais aussi bien que lorsqu'elles divergent, lorsque leur logique est rompue. La question est de voir si les modifications entraînées par la disparition d'un membre de la famille peut être qualifié de rupture, de bifurcation, ou encore de turning point. Cette analyse des potentielles ruptures biographiques contenues dans le deuil permet de penser les enjeux autours de la réintégration des individus endeuillés à la société, et ce en sortant d'une stricte analyse de la ritualité (à la différence des récents travaux sur ces thèmes tels qu'ils ont pu être menés par Coste et Roudaut ). La spécificité de ce travail tient au fait que nous axons ce travail sur les deuils d'adolescents, c'est-à-dire sur la perte d'un proche appartenant à la catégorie des « jeunes » d'après un critère large de l'âge (autour de 12-25 ans). En effet, la diminution de la mortalité infantile et juvénile a été telle au cours du XXème siècle, que « le décès de « l'enfant » est devenu au fil des ans le pire des drames qui puisse advenir dans une famille ». En cela, la mort d'un jeune révèle les tensions à l'œuvre entre les différents acteurs concernés tout en éclairant la société dans laquelle elle survient. Or, c'est bien ce sens là qui nous intéresse : le deuil des adolescents est pris ici comme cristallisateur de processus à l'œuvre dans d'autres formes de deuils. De plus, au-delà de la trajectoire individuelle, nous nous intéressons à la famille comme une entité autonome, mais non pour autant homogène. De ce point de vue, que fait la perte d'un membre au groupe familial ? Comme cela influence-t-il appeler la trajectoire familiale ? Ainsi, il ne suffit pas de s'intéresser à un individu « proche » du défunt, mais à l'ensemble des individus dont le rôle social statutaire dépend de l'existence du défunt (frère, sœur, parents). Comment puis-je « être dans mon rôle » si la personne à travers laquelle mon rôle existait disparait ? Cette position implique que notre travail ne soit pas seulement centré sur les parcours individuels, mais également sur les trajectoires familiales. De ce fait, notre volonté est d'analyser l'impact de la perte d'un enfant, qui serait également un frère ou une sœur, dans le cadre de la famille nucléaire. Il s'agira donc de comprendre et d'analyser l'influence du deuil sur les trajectoires individuelles, mais également familiales. Comment le deuil modifie-t-il les représentations de soi et les liens, notamment familiaux ? Quelles en sont les implications en termes de représentations, mais également en termes matériels pour les membres de la parenté ? Nous traiterons l'hypothèse qu'à la suite du décès une nouvelle répartition des capitaux voit le jour, que ceux-ci soient d'ordre économique ou symbolique. Comment les rôles sociaux se (re)définissent-ils dès lors qu'un des membres servant à la définition de ce rôle (enfant, frère, sœur) vient à disparaître ? Traiter de cette question nécessite de prendre en compte la configuration familiale dans son ensemble (la taille et le rang dans la fratrie, notamment). Ces questions sont abordées par une double analyse. Quantitative dans un premier temps, en analysant la prépondérance des décès dans les évènements marquants déclarés par les individus lors d'une enquête quantitative de type biographique, en s'appuyant sur la base de données Biographie et Entourage de l'INED (2000-2001). Qualitative dans un deuxième temps, en réalisant des entretiens individuels avec plusieurs membres d'une même famille nucléaire ayant perdu un enfant (qui peut également être un frère ou une sœur). Cette approche tend à reconstituer les parcours et à comprendre le sens apporté par les individus à la perte d'un proche et aux trajectoires qui ont suivi tout en multipliant les points de vue sur un même évènement.

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